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Economie de plateforme : la fin du Far West ?

Economie de plateforme : la fin du Far West ?

Le législateur a toujours été en retard sur les réalités sociétale et économique – et on ne saurait le regretter : rien de pire que légiférer dans l’urgence ! Mais ces dernières années, l’écart s’est brusquement creusé avec l’accélération liée aux nouvelles technologies – d’où parfois de graves dérives !

L’économie de plateforme constitue à cet égard un bon exemple : tout le monde a en tête les exagérations du fondateur et ancien patron d’Uber, Travis Kalanick, de même que les conflits à répétition entre l’entreprise et ses chauffeurs, sans parler de ses problèmes avec certains tribunaux.

Mais Uber n’a jamais été que l’arbre qui cache la forêt d’une société en mutation, où les jeunes générations rejettent le salariat pour l’indépendance et où les consommateurs institutionnalisent la débrouille pour arrondir leurs revenus.

Et les abus pleuvent …

C’est Deliveroo qui supprime la garantie de paiement pour ses coursiers sur les principaux créneaux horaires et généralise le paiement à la course : ses « bikers » ont certes le statut d’autoentrepreneurs, mais avec des liens de subordination proches de celui des salariés classiques ; pour la plateforme, c’est le beurre et l’argent du beurre – et pour les jeunes qui pédalent, la soupe à la grimace.

C’est Airbnb – ou plutôt les propriétaires parisiens qui détournent la finalité de la plateforme pour louer studios et appartements à des touristes 365 jours par an : concurrence sauvage pour les hôteliers et surtout flambée des prix des locations dans une ville déjà frappée par une pénurie de logements à louer.

Bref, c’est la loi de la jungle – ou plus simplement du plus fort ou du plus malin dans un monde où tous les coups sont permis parce que la législation est gravement en retard sur les pratiques.

Enfin pas totalement : à Paris, la Mairie rappelle à ses habitants qu’ils ne peuvent louer leur résidence principale plus de 120 jours par an, qu’ils doivent collecter la taxe de séjour, que les bénéfices réalisés doivent être déclarés, etc.

Et les amendes de pleuvoir : plus de 600 000 euros pour le seul 1er semestre 2017, contre 45 000 un an plus tôt ! La plateforme, elle, s’est adaptée et collecte désormais la taxe de séjour à Paris pour le compte de ses utilisateurs.

Côté Deliveroo, on est encore au XIXème avec les 1ères grèves et la naissance des syndicats : les coursiers, après avoir plusieurs fois manifesté à Paris et dans diverses grandes villes au cours du 1er semestre, se sont mis en grève peu avant le 15 Août ; certes, il est plus compliqué pour des indépendants de s’organiser que pour les ouvriers d’une même entreprise, mais il y a un début à tout.

Les plateformes ne sont ni hyper puissantes, ni éternelles : si Deliveroo a aujourd’hui le vent en poupe, peut-être est-ce aussi parce que son concurrent direct Take Eat Easy a fait faillite !

Difficile de pronostiquer ce que sera le futur de l’économie de plateforme qui se développe à marche forcée : ce que les employés, le législateur et bien sûr les entrepreneurs seront prêts à accepter … tout cela dans le cadre d’une concurrence d’amblée mondiale – et à une époque où les robots s’imposeront de plus en plus …

La seule chose dont on puisse être sûr est que les plateformes de demain ne ressembleront pas vraiment à celle des temps pionniers – celles d’aujourd’hui, donc.

Elles ne pourront plus se permettre de jouer le seul rôle d’intermédiaires qui imposent leur volonté et collectent leur bénéfice sur le dos de travailleurs corvéables à merci : elles devront rendre d’autres services – de réels services – à leurs utilisateurs, des deux côtés : prestataires et clients.

Surtout si le modèle demain ne se limite plus à des emplois pas ou peu qualifiés, mais concerne des prestations à haute valeur ajoutée : s’il est aisé pour un Deliveroo de pressurer des étudiants qui doivent jongler entre petits jobs et cours en fac, ce sera beaucoup plus compliqué avec des graphistes de talent ou des informaticiens chevronnés qui ont choisi le statut d’indépendant par goût et non par obligation.