L’IA pour décrypter les émotions

 

L’analyse fiabilisée des émotions est un enjeu récurrent – et complexe – de l’e-reputation.

Première bonne nouvelle, l’IA apporte des réponses inédites.

Deuxième bonne nouvelle : l’un des nouveaux acteurs sur ces applications est français !

Entretien avec Grégoire Pfirsch, fondateur de Q°emotion

 

Grégoire, tu es le  fondateur de Q°emotion : en deux mots, c’est quoi, Q°emotion ?

 

Grégoire Pfirsch : La solution Q°emotion met l’Intelligence Artificielle au service de l’analyse des émotions ressenties par les clients, via une plateforme SaaS et des API.

La promesse de Q°emotion est double : accélérer la relation client et ré-enchanter l’expérience client.

Les algorithmes d’IA de Q°emotion analysent, classifient et priorisent tout type de messages clients écrits, grâce à la détection des émotions ressenties.

Par exemple si une entreprise reçoit beaucoup de messages ou d’avis clients (comme des emails, des reviews online ou des verbatim d’enquêtes) et qu’elle a besoin d’accélérer leur traitement, de les prioriser ou de détecter en priorité des situations à risques ou des opportunités commerciales : la solution Q°emotion est faite pour elle.

 

Jusqu’à présent, dans la relation unissant les socionautes aux marques, on s’est surtout intéressé aux « like » et autres « follow » ; aujourd’hui, on commence à s’intéresser à la qualité des contenus qui enrichissent cette relation…

Grégoire Pfirsch : De nos jours, les clients sont de plus en plus enclins à se diriger vers le web pour écrire ce qu’ils ressentent. Une mauvaise expérience ou une recommandation ne prend que quelques secondes pour être partagée avec une masse d’internautes. La force de ce moyen de communication est dans le partage massif.

L’aspect quantitatif a son importance indéniable sur ces sujets : nombre de « like » ou volume de followers.

Mais de plus en plus d’entreprises se montrent aujourd’hui également sensibles à l’aspect « qualitatif » des contenus partagés et commentés, notamment dans des logiques d’influenceurs ou d’ambassadeurs.

C’est pourquoi nous proposons aux marques de compléter la logique « quanti » par l’évaluation émotionnelle des contenus partagés ou commentés par les principaux acteurs de l’écosystème pour identifier les « influenceurs ou ambassadeurs émotionnels » : quels sont ceux qui promeuvent des contenus émotionnellement favorables ou défavorables à ma marque ?

 

 

L’analyse des émotions sur le Web date des débuts du Web 2.0 ; mais rapidement on s’est aperçu que la réalité des sentiments allait bien au-delà du comptage de quelques mots positifs ou négatifs : qu’est-ce qui a changé depuis ? Qu’est-ce qu’apporte notamment l’AI ?

Grégoire Pfirsch : Aujourd’hui, les puissances de calcul informatique (traitement automatique de gros volume de data) couplé à de l’Intelligence Artificielle (processus d’apprentissage automatique : machine learning) autorisent une analyse beaucoup plus experte et fiable de la linguistique (NLP – Natural Language Processing), et dans le cadre d’analyse émotionnelle, une meilleure détection des tonalités émotionnelles du langage.

Chez Q°emotion, nous mettons l’IA (Intelligence Artificielle) au service de la compréhension des émotions, pour plus d’empathie dans l’expérience et la relation client. Un exemple d’application est la détection de fortes émotions dans les avis clients d’une compagnie aérienne, pour détecter les facteurs d’enchantement ou de désenchantement, et pour prioriser l’urgence des recontacts sur des sujets critiques (sécurité, juridique, image, bad buzz…).

Nos algorithmes d’IA permettent de repérer dans les éléments de langages écrits les émotions extrêmes (colère, dégoût, surprise) et les niveaux d’intensité inhabituels pour faire émerger les messages prioritaires et anticiper les situations à risque potentiel : détection en temps réel de bad buzz ou de risque de churn/ d’attrition clients par exemple.

 

Reste malgré tout une forte proportion des internautes à manier litotes et ironie : « Super restaurant » peut tout aussi bien signifier « Horrible gargote » dans la bouche de certains …

Grégoire Pfirsch : Nous nous appuyons sur un dictionnaire multilingue du langage émotionnel de plusieurs dizaines de millions de mots et d’expressions indexés émotionnellement (ainsi que toute caractéristique du langage écrit: abréviation, argot, émoticônes, … ).

Ainsi les différentes figures de style utilisées vont aussi pouvoir être indexées dans notre base d’apprentissage; la syntaxe et le contexte dans lequel ces expressions sont employées permettent de confirmer ou d’inverser le sens émotionnel du propos: par exemple l’usage d’émoticônes permet souvent de détecter l’ironie.

Donald Trump, roi du Growth Hacking ?

Question a priori stupide, le Growth Hacking (= littéralement « bidouiller la croissance ») renvoyant à des techniques marketing destinées à accélérer rapidement et significativement la croissance d’une startup.

Or Donald Trump ne saurait s’apparenter à une startup (économiquement son empire semblerait même plutôt « old fashion »), pas plus qu’il ne chercherait la croissance – il ne souhaitait que devenir Président !

Par contre, comme beaucoup d’adeptes du Growth Hacking, pour gagner la pri-maire républicaine, puis l’élection présidentielle, il aura (presque) tout tenté …

Les storytellers font remonter le Growth Hacking au coup (de maître, s’il en est) qui a propulsé Airbnb en tête des sites de locations entre particuliers : alors qu’elle peinait à se développer, ses dirigeants ont eu l’idée de diffuser ses annonces sur Craiglist – site de petites annonces leader aux Etats Unis, le Bon Coin américain.

Peut-être pas totalement honnête, mais en tous cas efficace !

Une autre startup vient également à l’esprit quand on parle de Growth Hacking : Uber ; au départ, de manière soft, en offrant à tout nouvel utilisateur venant sur recommandation et à son parrain, un crédit pour leurs futurs achats.

Le problème, c’est la suite … C’est-à-dire la gestion ultérieure des acquis.

Airbnb, après une période tendue avec les hôteliers, et surtout les autorités lo-cales, s’est assagie : aujourd’hui, elle collecte même les taxes de séjour pour le compte des villes avec lesquelles elle a signé des accords.

Uber continue un développement plus sulfureux, entretenant des particulière-ment aigres, tant avec ses chauffeurs – qui ne sont qu’un mal passager, Uber visant un modèle totalement automatisé sans conducteurs – qu’avec les diverses administrations, voire les tribunaux – y compris en Californie où ses chauffeurs ont été considéré comme des employés par un juge local !

Mutatis mutandis, puisque Donald Trump ne cherchait pas la croissance mais à gagner une élection – mais comme Airbnb ou Uber, il s’agissait bien de battre ses compétiteurs au poteau – on pourrait considérer que l’homme d’affaires américain ne faisait pas vraiment du Growth Hacking mais juste une caricature de Growth Hacking.

En Growth Hacking, tous les coups semblent permis, mais dans le (plus ou moins juste) respect des lois, ou du mois d’une certaine éthique : quand Airbnb détourne les internautes de Craiglist, c’est limite … mais ça passe.

Quand Uber casse le prix de ses courses sur le dos de ses chauffeurs indépen-dants, on sort des clous : rien d’illégal au sens propre du terme – puisque le loi n’existe pas vraiment … – mais d’un point de vue éthique, on a déjà vu mieux.

Quand Donald Trump annonce avant l’élection qu’il va construire un mur entre les Etats Unis et le Mexique ou qu’il va interdire l’entrée sur le territoire améri-cains de personnes originaires de certains pays, il recrute de manière désordonnée des électeurs … comme Uber recrute des clients !

Le problème, c’est qu’après l’élection, il continue à faire du Growth Hacking – ou plus évidemment, une caricature de Growth Hacking … alors que ce n’est plus nécessaire – là où un Airbnb commence à se ranger : on ne gère pas un pays – ou une société – en faisant des « coups ».

Alors, Growth Hacking et politique totalement incompatibles ?

Une fois élu, mieux vaut sans doute éviter : mais avant ? Peut-on recruter des électeurs de manière originale, tout comme une marque recrute de nouveaux clients ?

Si le Growth Hacking, c’est de trouver des méthodes innovantes pour séduire des électeurs, il ne semble pas incompatible avec le marketing politique, bien au contraire : d’ailleurs, Barack Obama l’a fait dès 2007, en recrutant un Chris Hughes tout juste âgé de 24 ans et cofondateur de Facebook, pour communiquer sur des médias sociaux auxquels personne ne pensait, avec le succès que l’on sait.

Mais à l’époque, on ne parlait pas encore de Growth Hacking !

PS : pourquoi une photo de chaton pour illustrer ce papier ? Parce que si vous en avez assez de voir partout sur la toile la photo de Donald Trump, il vous suffit d’ajouter à Google Chrome l’extension Make America Kittens Again qui remplace la photo du président américain par de gentils chatons ; en option, ça marche aussi pour Marine Le Pen.

Transformation digitale ou transformation culturelle ?

Début des années 2000 : quelques marques se risquent à annoncer sur Internet – à l’époque, on n’avait guère le choix qu’entre display et display ! Risques très minimes sur un média aux coûts dérisoires et qui pèse alors moins de le cinéma.

Discours surréalistes entre des directeurs médias quinquagénaires qui veulent bien tenter l’expérience mais non sans garde-fous : GRP, coûts au 1000, distributions de contacts, etc. Et des spécialistes du Web à peine trentenaires qui leur expliquent que ce qui compte, c’est de développer des stratégies Win-Win où il faut savoir « donner quelque-chose » pour que les internautes acceptent de « donner » de leur temps.

Premiers conflits générationnels …

D’années en années, mêmes incompréhensions : entre des techniciens du Web 2.0 qui expliquent que tout se passe dans la générosité et des directeurs marketing qui parlent ROI ; entre des pros des réseaux sociaux, etc.

Aujourd’hui pourtant, tout le monde s’accorde à reconnaître que les médias sociaux sont devenus incontournables : d’ailleurs tout directeur marketing qui se respecte surfe sur Facebook, twitte à l’occasion – et bien sûr soigne son profil sur Linkedin.

Sauf que les jeunes se retrouvent désormais sur Snapchat … et que nos marketers quadra ne comprennent pas vraiment ce que leur proposent ces post ados (= comprendre : leurs conseils médias) à peine dégrossis qui parlent de médias où eux n’ont jamais mis les pieds – et où ils ne mettront jamais les pieds !

La fracture culturelle se creuse inexorablement entre des managers qui semblent chaque jour perdre un peu plus leurs repères d’un côté – mais qui demeurent décisionnaires et gardiens des budgets ; et des tacticiens de plus en plus jeunes, parfaitement en phase avec les nouvelles générations – mais qui parlent un autre langage …

Le problème est en fait double.

Celui d’une époque où tout va de plus en plus vite : c’est un des challenges de notre époque, celui qui se laisse, ne serait-ce qu’un instant, dépasser est perdu : il se retrouve comme ces nageurs qui se sont imprudemment laissés emporter loin du rivage et qui luttent désespérément pour revenir.

Celui d’un modèle sociétal qui s’est brutalement renversé à la fin des années 90 et le développement des nouvelles technologies : avant, les jeunes profitaient de l’expérience de leurs ainés, apprenaient à réfléchir et travailler selon des patterns ancestraux ; désormais, ce sont les jeunes qui, parce qu’ils maîtrisent mieux et plus rapidement le digital, ouvrent – ou devraient ouvrir – la voie aux plus anciens.

Difficile à accepter à 40 ou 50 ans que l’on ne détient plus la vérité, que son savoir faire est périmé, que ce sont des « gamins » de 20 à 30 ans qui possèdent les clefs de demain – enfin non, les clefs d’aujourd’hui : car cette Gen Y devra à son tout très bientôt affronter la Gen Z, qui elle-même …

Insoluble ? Certainement pas ! Simplement la transformation digitale se double d’une révolution culturelle – elle n’est pas seulement technique, elle est aussi sociétale ; il faut apprendre à accepter que la terre ne tourne plus tout à fait comme avant et que les modèles d’hier sont bel et bien révolus.

Toutes les grandes entreprises de dotent aujourd’hui de CDO – Chiefs Digital Officers, pour les non initiés ; sauf qu’au lieu de les recruter sur leurs seuls compétences techniques, elle devraient également se pencher sur leur profil « culturel » et leur capacité à accepter qu’ils ne détiennent pas TOUTE la vérité.

Sauf que pour beaucoup, management est synonyme de pouvoir et que dans les grands groupes, le pouvoir, ça ne se partage pas.

Enfin, le moins possible …

Réseaux sociaux : mutations et perspectives

Kantar Media vient de publier ses Tendances Social Media 2017, la première des 10 tendances analysées étant la disparition des … réseaux sociaux !

A ne pas prendre au pied de la lettre, bien sûr… Parlons plutôt de changements de positionnement pour « gommer l’étiquette “sociale” qui leur colle à la peau et se rapprocher de leur modèle économique basé sur la monétisation de l’attention et de l’engagement.

Désormais Pinterest souhaite être perçu comme un « catalogue d’idées » – et donc devenir un véritable magazine publicitaire … ce qu’il semble bien le cas, désormais.

Quant à Twitter, il a changé de catégorie dans l’Apple Store, pour passer de « Réseau social » à « News », se positionnant finalement dans le champ journalistique…

Tendance de fond, ou simple constat d’échec des réseaux qui peinent à trouver leur place sur la toile ?

Avec une valorisation record de $11 milliards, Pinterest semble en pleine forme, mais impossible de connaître le résultat exact de l’entreprise encore non cotée en bourse ; depuis l’introduction du bouton « acheter », le réseau effectue une mue de plus en plus nette vers le e-commerce – un e-commerce original, basée non sur des caractéristiques techniques mais sur l’image qui séduit, d’où l’intérêt que lui portent par exemple les grands magasins et les acteurs de la mode.

En ce qui concerne les pertes de Twitter, aucun mystère : plus de $100 millions au second trimestre 2016 ; et surtout, la recherche désespérée d’un acheteur, après le retrait des Disney, Google et autres Salesforce des négociations. Entrer dans la catégorie News » devrait lui conférer une autorité et un sérieux journalistiques qui lui font aujourd’hui défaut … même si bien souvent – et surtout depuis l’atterrissage du vol 1549 US Airways où le réseau social a coiffé tous les médias au poteau – Twitter délivre plus rapidement l’information que les agences de presse.

Alors pourquoi ce soudain mépris pour le social – et par là-même, pour les internautes ?

Peut-être parce que ces derniers, quand les marques ou les politiques les ennuient, aiment bien les troller ! Car il y a bien longtemps que les trolls sont passés de la catégorie « personnages malfaisants » à celle « d’amuseurs publics », ou – variante – celle de « consommateurs mécontents ».

Cette dernière espèce semble aujourd’hui en voie d’explosion car les clients mécontents ne décrochent plus leur téléphone pour tenter de joindre une hot line anémique : ils twittent ! Et les marques ne réagissent pas assez vite, ils twittent encore ! On comprend que Pinterest essaie de prévenir les marques qui financent sa croissance de tels agissements.

Pour autant, la  mutation des réseaux sociaux n’a pas commencé hier : comme on vous en parlait déjà ici il y a 2 ans, la segmentation des formats et des usages a poussé chacun des acteurs du social web a préciser son positionnement et ses fonctionnalités pour élargir et consolider son audience (et partant, sa part de marché publicitaire). L’exception restant bien sûr Facebook, qui ne verrait aucun inconvénient à occuper tous les segments… et pourrait bien y parvenir.

Ce qui nous ramène à une autre question évoquée par Frenchweb : les réseaux sociaux sont-ils les médias de demain ?

Alors, fin des réseaux sociaux ? Que non ! Mais faim, assurément, et mutation, à coup sûr…

Tiens, dans la pop culture, c’est comme ça que naissent les zombies 😉

 

Uberisation : un observatoire pour comprendre et innover

Grégoire Leclercq est Directeur Relation Client chez EBP, et préside la Fédération des Auto-entrepreneurs. C’est dans ce cadre qu’il a créé l’Observatoire de l’Uberisation.

Grégoire, vous êtes responsable de l’Observatoire de l’Uberisation : pourquoi avoir lancé un tel observatoire en France ?

Nous sommes partis d’un constat simple : l’Ubérisation est un phénomène indéniable, puissant, inexorable, qui semble tout emporter sur son passage. Mais il pose de nombreuses questions : comment le définir vraiment ? Est-il créateur de valeur ? Destructeur d’emplois ? Peut-on le réguler ? Est-il un véritable levier de croissance ? Nos décideurs sont-ils prêts à l’accompagner ?

C’est pour répondre à toutes ces interrogations qu’est né l’observatoire, association indépendante regroupant startups, grandes entreprises, chercheurs, universitaires, parlementaires, travailleurs indépendants et syndicalistes.

On confond souvent Uberisation et consommation collaborative ; quand on les distingue, c’est souvent pour souligner le côté « obscur » de la 1ère …

L’uberisation comme l’économie collaborative sont des révolutions puissantes, fruit de la convergence de 3 mouvements de fond :

  • la révolution digitale, arrivée à maturité (l’accès à l’ADSL, à la 4G et aux smartphones s’est démocratisé), et puissante dans ses aspects BigData, IOT, Algorithmie et intelligence Artificielle
  • les profondes modifications des modes de consommation : le consommateur digital est exigeant, pressé, ne supporte plus d’attendre, partage tout, veut de la transparence et un accès à la notation. Pour lui, la réactivité et la simplicité priment sur la notoriété de la marque.  Cette évolution est amplifiée par la digitalisation bien sûr, et par la préférence de l’usage à l’achat d’un actif
  • le développement du recours au travail indépendant et de manière générale aux nouvelles formes de travail, qui favorise l’émergence d’indépendants capables de produire du service à la tache, à la mission, à l’heure…

Les deux premières révolutions sont le terreau de l’économie collaborative, secteur où tout se passent entre consommateurs.

Vous additionnez à cela la troisième révolution (une mission réalisée à but lucratif) et vous avez tous les facteurs déclencheurs de cette révolution « Uber ».

On trouve la définition de l’uberisation la plus commune dans le Petit Robert : « déstabiliser et transformer un secteur économique, avec un modèle économique innovant, en tirant partie des nouvelles technologies ».

La consommation collaborative n’a de collaborative que la mise en relation de particuliers via la plateforme, qui agrège de l’information, de la valeur, des commissions. C’est cette « mise en commun » d’informations qui justifie le qualificatif de « collaboratif », mais nous ne sommes jamais passés à l’étape de « partage de la valeur », qui rendrait tout son sens à l’économie collaborative.

L’uberisation est souvent ressentie comme destructrice d’emplois et travail précaire ; certains y voient l’aboutissement du libéralisme le plus sauvage …

Les points de vue excessifs sont souvent insignifiants, comme disait Talleyrand… Oui, l’ubérisation porte en elle une contradiction : elle est créatrice de valeur, souvent de revenus, et levier fort d’insertion sociale pour les populations qui accèdent à l’activité. Mais il est vrai qu’elle est aussi destructrice d’emplois dans l’économie traditionnelle, et favorise un travail précaire au sens où les conditions de travail des indépendants sont largement améliorables…

Il serait facile et convenu de s’abriter derrière la destruction créatrice de Schumpeter. Il faut allr plus loin, et 3 scénarii sont possibles :

  • soit on laisse faire, de façon ultra libérale et cela a pour conséquence la destruction rapide de l’économie classique
  • soit on prend le parti d’en tirer le meilleur en instaurant le dialogue entre les entreprises « uber » et les entreprises traditionnelles et en faisant co-exister les deux économies ;
  • soit on stoppe tout en multipliant les contraintes et les interdictions, ce qui n’est pas une solution d’avenir, notamment parce que cela brisera dans l’œuf les startups et les poussera hors de nos frontières.

La consommation collaborative permet via le crowdfunding à une nouvelle économie de s’établir : est-ce le côté vertueux de la consommation collaborative ?

Oui, c’est un des leviers les plus vertueux de la consommation collaborative : permettre l’émergence d’une nouvelle économie, de nouveaux acteurs, de nouveaux modèles qui puissent s’affranchir des systèmes de rente, de barrière à l’entrée dressées par les acteurs préexistants. C’est la grande revanche de la jeunesse sur les modèles installés.

Mais c’est aussi un paradoxe fort : en s’affranchissant de ces intermédiaires classiques (la banque pour poursuivre l’exemple), les nouveaux acteurs croient s’affranchir de tous les intermédiaires, et « desintermédier » les systèmes, ce qui est faux. Ils font émerger d’autres formes d’intermédiaires (la plateforme) qui instaure à son tour un monopole de fait là où il y avait un monopole de droit. C’est toujours meilleur pour le consommateur au départ, mais à terme, c’est une menace à considérer sur le prix, la qualité, la disponibiliité…

Au-delà des Uber et Airbnb, c’est toute une génération d’autoentrepreneurs qui s’organise : va-t-on vers un nouveau système social, surtout avec les générations Y et Z ?

Effectivement, en 2015, 120.000 autoentrepreneurs ont réalisé au moins une mission pour les plateformes, et cette collaboration représentait en moyenne 40% de leur chiffre d’affaires. C’est un phénomène de masse qui pose de nombreuses questions :

  • d’abord, notre société peine à créer des emplois stables en CDI, et le travail indépendant reste la première porte de sortie pour de nombreux citoyens, qui trouvent plus facilement un client qu’un employeur
  • ensuite, cela nécessite de repenser la protection sociale. L’émergence d’un million d’auto entrepreneurs travaillant à la tâche ou à la mission doit nous interroger sur la couverture sociale à leur proposer (santé, mutuelle, ATMP, congés payés, chômage, retraite), d’autant que ces travailleurs se professionnalisent. L’activité « uber », au départ complément de revenu devient pour certains une activité à 100%.
  • enfin, cela pose le sujet de la maturité de la société face à un modèle salarial essoufflé et des professionnels indépendants qui peuvent vouloir emprunter, se loger, devenir propriétaires…

Uber et Airbnb sont devenus des géants, on parle d’eux comme de nouveaux GAFA : tout semble aller de plus en plus vite. Comment les entreprises doivent-elles s’adapter à « l’uberisation » de l’économie ?

Nous sommes dans une société de consommation. Jusque là, pour vendre un produit et rassurer le client sur sa qualité, on mettait en place des labels, on exigeait des qualifications, le respect des normes… Aujourd’hui, la donne a changé : la note que vont donner les consommateurs va primer sur tout le reste. Cette « tyrannie de la note » pour un restaurateur, se traduit concrètement par la pression que Tripadvisor fait peser sur lui, tant son audience est importante. Il faut bien avoir conscience de cela : le premier levier pour les entreprises « uber » c’est la satisfaction et le soutien du client, le « client centricism » porté à l’extrême.

Les entreprises traditionnelles qui ne se remettaient plus en question, innovaient peu et laissaient se dégrader leurs produits, sans voir les insatisfactions et attentes nouvelles des clients ont du souci à se faire. Mais les clés de compétition sont simples :

  • une politique plus tournée vers la demande des clients
  • des partenariats intelligents avec les plateformes (voyez le cas de Stuart avec la Grande Distribution)
  • des rachats de startups innovantes
  • des labs internes pour tester de nouveaux codes, de nouveaux moyens de conquête…

Xavier Wargnier et les nouveaux modèles de l’édition

Xavier Wargniez

 

Alors que le monde bascule chaque jour un peu plus dans le digital, Xavier Wargnier a fondé il y a un peu plus de 8 ans les Editions Kawa, et plus récemment Les Sommets du Digital.

Rencontre avec un éditeur atypique.

 

Aujourd’hui,les contenus digitaux fleurissent de partout – et bon nombre de tes auteurs sont des twittos, des blogueurs, etc. : d’où vient cette légitimité et cette pérennité de l’écrit à l’heure du tout numérique ? 

Xavier Wargnier : Je crois justement que l’écrit (livre) ne se porte pas si mal et que ce tsunami annoncé se calme. C’est une tendance de fond et chez Editions Kawa, nous sentons justement que le livre au sens traditionnel re-devient un fondamental comme source fiable devant la multiplicité des livres blancs de plus ou moins bonne qualité, devant des contre-informations régulières que l’on trouve en pagaille sur le net … Après, ce qui a changé c’est surtout la façon de lire. 

Les livres sur le marketing, l’innovation et le digital chez Editions Kawa ont évolués depuis quelques années en privilégiant des auteurs habitués aux pratiques du tout numérique : un style court et direct, une possibilité de passer d’une chapitre à l’autre, une information à jour … Et c’est pourquoi nous privilégions le recrutement d’auteurs qui vivent pleinement cette époque digitale et qui sont des « makers » c’est à dire des acteurs de ce monde digitale et pas seulement des théoriciens.

 

Cette année, tu as lancé les Sommets du Digital à La Clusaz et 2017 verra la seconde édition : à l’heure des communautés en ligne, des telles rencontres, c’est un challenge à contre-courant ?

Xavier Wargnier : Là encore, et le succès de la première édition en est une preuve, le digital et l’humain peuvent absolument faire bon ménage! Je suis de ceux qui pensent que le numérique rapproche encore plus l’humain en permettant à tous de communiquer, de partager, et de créer sa communauté. Les outils comme les réseaux sociaux peuvent formidablement rapprocher et les Sommets du Digital n’existeraient pas sans eux je pense. Le digital permet tout cela et permet la rencontre en vrai !

Les Sommets du Digital, c’est justement 300 personnes qui vont pendant 3 jours vivre une expérience humaine incroyable et tout autour et avec le numérique. C’est un peu comme une passerelle entre nos livres et leurs lecteurs. Pour moi cette frontière entre le digital et le physique est une vue de l’esprit et un faux débat. A titre privé comme professionnel, j’utilise le numérique et je vis avec pleinement mais c’est rarement au détriment du réel, bien au contraire. Je n’ai jamais autant rencontré de nouvelles personnes que depuis l’explosion du web. Il ne se passe pas une semaine sans que je rencontre physiquement une nouvelle personne de ma communauté digitale. 

Il est certain que je ne connais tous mes 5000 « amis » Facebook par exemple, mais j’en ai rencontré physiquement beaucoup, et quelques fois après plusieurs années d’échanges sur le net. Une des phrases qui étaient ressorties spontanément lors de la première édition des Sommets du Digital illustre bien cette tendance : « le digital sera humain ou ne sera pas! ».

 

Récemment, Minutebuzz a vidé son site internet et décidé de tout miser sur la vidéo sous prétexte que les Millennials ne lisent plus : étrange ou logique ? Entre écrit et vidéo, entre papier et électronique, comment envisages-tu le futur de l’édition ?

 

Xavier Wargnier : On a de plus en plus la culture de l’image (instagram, Youtube, les emoticones,…) et du direct (periscope, snapchat ou Facebook live), c’est certain. Pour autant, l’édition n’est pas morte ! Je pense simplement que l’édition s’adapte et doit encore vivre sa révolution. Tous les secteurs sont en pleines ruptures et l’édition n’échappe pas à la règle. Pour moi, c’est une chance et ma maison d’éditions se pose chaque jour la question de notre disrupture et c’est une bonne chose! Je vois tout ça comme une opportunité et une aventure passionnante.

C’est une chance pour une jeune maison d’édition, car le sytème classique du secteur change et laisse la possibilité de redistribuer les cartes. Il n’est pas rare que je sorte de ma réserve naturelle lorsque j’échange avec certains grands du secteur qui cherchent plus à préserver leurs anciens mondes que d’embrasser ce nouveau qui s’offre à eux. A vouloir vivre dans le passé ou jouer la montre,c’est perdu d’avance ! Je suis un des rares éditeurs qui trouve que cette époque est une chance pour notre secteur. Dans un monde idéal j’aimerai tellement que l’on puisse redéfinir la notion du livre du futur. Je rêve que tous les écrits du monde soient numérisés et accessibles pour construire SON livre : le livre idéal serai pour moi un livre où il n’existe pas de frontières entre un éditeur et un autre, entre un auteur et un autre, entre une langue et une autre, de sorte que je puisse piocher un peu partout pour fabriquer le livre idéal en fonction de mes attentes. Et je ne parle pas des barrières de la diffusion et de la distribution du livre qui a aussi besoin d’une révolution.

On aura toujours besoin du livre même si sa forme change. On achètera toujours des livres,mais pas au même endroit et de la même manière. Pour le présent, le cas Amazon est assez révélateur, je trouve, car en dehors de tout débat annexe sur sa fiscalité ou sa gestion de l’humain, Amazon est un innovateur qui a juste replacer le besoin du client au centre de tout. Le lecteur veut quoi finalement ? Il veut du choix, de la disponibilité, du service et de la personnalisation. Amazon offre ça avec sa livraison efficace et rapide, sa gestion de la data permettant de proposer efficacement des livres… 

Editions Kawa vient de signer avec Amazon le Print On demand qui permet, notamment à l’étranger, d’avoir nos livres toujours disponibles à la vente car ils impriment directement le livre comme si nous l’avions fait nous-mêmes. La chaîne est courte, efficace et directe. Je discute souvent avec des libraires classiques et certains sont prêts à vivre leur révolution aussi en proposant un mix entre physique et numérique et en utilisant les atouts de chacun. Par exemple, un libraire peut très bien installer dans sa boutique une imprimante du livre (2 minutes en moyenne pour un livre complet) et des supports numériques pour choisir dans une base de données contenant l’ensemble des livres. Le libraire peut ainsi jouer à armes égales avec les géants comme Amazon, le contact humain en plus !