Révolution digitale & fin des dinosaures

Révolution digitale & fin des dinosaures

Il est toujours de bon ton pour les acteurs de l’économie numérique de se gausser de tous les mastodontes du 20ème siècle qui peinent à suivre … ou ont sombré corps et âme : et le nom de Kodak revient sans au cœur des moqueries.

Parmi ces mastodontes, on identifiera quand même quelques joyaux … du numérique, comme AOL – qui ne se remettra jamais de son rapprochement raté avec Time Warner – ou Yahoo, racheté comme AOL par Verizon après avoir manqué le coche des moteurs de recherche.

Tout cela parce que sans cesse apparaissent des technologies de plus en plus prometteuses qui sans viennent bousculer les habitudes, ou en créer d’autres – technologies qui s’en vont sombrer à leur sous les coups de boutoirs de plus nouvelles technos … cercle sans fin !

Les appareils photos numériques ont signé la mort des analogiques … tout comme le téléphone mobile signera celle ses appareils numériques d’entrée de gamme ; les navigateurs GPS se sont imposés dans nos voitures, avant de céder la place à des smartphones équipés de GPS – et finie la rente qui consistait à vendre de nouvelles cartes tous les ans !

Joël de Rosnay se plait à qualifier nos smartphones de télécommandes universelles : pas perce qu’elles gèrent nos téléviseurs, comme nos vieilles « TV commandes » – mais parce qu’elles gèrent tout notre univers quotidien : un clic pour appeler un VTC, un autre pour commander un bouquet de fleurs … et nous voici prêts à nous rendre à un rendez-vous galant.

Toutefois nul ne saurait dire combien durera la suprématie du smartphone ; seule – quasi – certitude : le roi sera nécessairement détrôné à plus ou moins brève échéance – par quoi : mystère … à ce jour !

Autre certitude : il n’est plus de position établie dont l’autorité ne se verra remise en cause dans les années à venir, soit du fait de nouvelles percées technologiques comme pour le GPS ou les appareils photos numériques d’entrée de gamme ; soit du fait de mutations sociales liées à ces nouvelles technos : pas d’Airbnb ou d’Uber sans Web social et smartphones.

Après les hôteliers et les taxis, quelles seront les prochaines « victimes » du progrès ? Tous les secteurs sont potentiellement visés, mais certainement très prioritairement ceux qui apparaissent les plus « fossilisés » dans le petit monde des services …

Plus que les nouvelles lois régulant le marché du travail, les outils favorisant le travail à distance et la fluidité des échanges vont par exemple donner quelques coup de boutoir aux mastodontes de l’intérim dont la valeur ajoutée n’apparaît pas toujours évidente, côté employés surtout.

Alors que de plus en plus de jeunes Millennials misent sur les nouveaux outils numériques pour s’imaginer un monde, sinon vraiment meilleur, du moins totalement différent sur le plan de l’emploi, les Adecco et autres Manpower ont certainement bien du soucis à se faire.

Plateformes : la fin du Far West ?

Plateformes : la fin du Far West ?

Le législateur a toujours été en retard sur les réalités sociétale et économique – et on ne saurait le regretter : rien de pire que légiférer dans l’urgence ! Mais ces dernières années, l’écart s’est brusquement creusé avec l’accélération liée aux nouvelles technologies – d’où parfois de graves dérives !

L’économie de plateforme constitue à cet égard un bon exemple : tout le monde a en tête les exagérations du fondateur et ancien patron d’Uber, Travis Kalanick, de même que les conflits à répétition entre l’entreprise et ses chauffeurs, sans parler de ses problèmes avec certains tribunaux.

Mais Uber n’a jamais été que l’arbre qui cache la forêt d’une société en mutation, où les jeunes générations rejettent le salariat pour l’indépendance et où les consommateurs institutionnalisent la débrouille pour arrondir leurs revenus.

Et les abus pleuvent …

C’est Deliveroo qui supprime la garantie de paiement pour ses coursiers sur les principaux créneaux horaires et généralise le paiement à la course : ses « bikers » ont certes le statut d’autoentrepreneurs, mais avec des liens de subordination proches de celui des salariés classiques ; pour la plateforme, c’est le beurre et l’argent du beurre – et pour les jeunes qui pédalent, la soupe à la grimace.

C’est Airbnb – ou plutôt les propriétaires parisiens qui détournent la finalité de la plateforme pour louer studios et appartements à des touristes 365 jours par an : concurrence sauvage pour les hôteliers et surtout flambée des prix des locations dans une ville déjà frappée par une pénurie de logements à louer.

Bref, c’est la loi de la jungle – ou plus simplement du plus fort ou du plus malin dans un monde où tous les coups sont permis parce que la législation est gravement en retard sur les pratiques.

Enfin pas totalement : à Paris, la Mairie rappelle à ses habitants qu’ils ne peuvent louer leur résidence principale plus de 120 jours par an, qu’ils doivent collecter la taxe de séjour, que les bénéfices réalisés doivent être déclarés, etc.

Et les amendes de pleuvoir : plus de 600 000 euros pour le seul 1er semestre 2017, contre 45 000 un an plus tôt ! La plateforme, elle, s’est adaptée et collecte désormais la taxe de séjour à Paris pour le compte de ses utilisateurs.

Côté Deliveroo, on est encore au XIXème avec les 1ères grèves et la naissance des syndicats : les coursiers, après avoir plusieurs fois manifesté à Paris et dans diverses grandes villes au cours du 1er semestre, se sont mis en grève peu avant le 15 Août ; certes, il est plus compliqué pour des indépendants de s’organiser que pour les ouvriers d’une même entreprise, mais il y a un début à tout.

Les plateformes ne sont ni hyper puissantes, ni éternelles : si Deliveroo a aujourd’hui le vent en poupe, peut-être est-ce aussi parce que son concurrent direct Take Eat Easy a fait faillite !

Difficile de pronostiquer ce que sera le futur de l’économie de plateforme qui se développe à marche forcée : ce que les employés, le législateur et bien sûr les entrepreneurs seront prêts à accepter … tout cela dans le cadre d’une concurrence d’amblée mondiale – et à une époque où les robots s’imposeront de plus en plus …

La seule chose dont on puisse être sûr est que les plateformes de demain ne ressembleront pas vraiment à celle des temps pionniers – celles d’aujourd’hui, donc.

Elles ne pourront plus se permettre de jouer le seul rôle d’intermédiaires qui imposent leur volonté et collectent leur bénéfice sur le dos de travailleurs corvéables à merci : elles devront rendre d’autres services – de réels services – à leurs utilisateurs, des deux côtés : prestataires et clients.

Surtout si le modèle demain ne se limite plus à des emplois pas ou peu qualifiés, mais concerne des prestations à haute valeur ajoutée : s’il est aisé pour un Deliveroo de pressurer des étudiants qui doivent jongler entre petits jobs et cours en fac, ce sera beaucoup plus compliqué avec des graphistes de talent ou des informaticiens chevronnés qui ont choisi le statut d’indépendant par goût et non par obligation.

Donald Trump, roi du Growth Hacking ?

Question a priori stupide, le Growth Hacking (= littéralement « bidouiller la croissance ») renvoyant à des techniques marketing destinées à accélérer rapidement et significativement la croissance d’une startup.

Or Donald Trump ne saurait s’apparenter à une startup (économiquement son empire semblerait même plutôt « old fashion »), pas plus qu’il ne chercherait la croissance – il ne souhaitait que devenir Président !

Par contre, comme beaucoup d’adeptes du Growth Hacking, pour gagner la pri-maire républicaine, puis l’élection présidentielle, il aura (presque) tout tenté …

Les storytellers font remonter le Growth Hacking au coup (de maître, s’il en est) qui a propulsé Airbnb en tête des sites de locations entre particuliers : alors qu’elle peinait à se développer, ses dirigeants ont eu l’idée de diffuser ses annonces sur Craiglist – site de petites annonces leader aux Etats Unis, le Bon Coin américain.

Peut-être pas totalement honnête, mais en tous cas efficace !

Une autre startup vient également à l’esprit quand on parle de Growth Hacking : Uber ; au départ, de manière soft, en offrant à tout nouvel utilisateur venant sur recommandation et à son parrain, un crédit pour leurs futurs achats.

Le problème, c’est la suite … C’est-à-dire la gestion ultérieure des acquis.

Airbnb, après une période tendue avec les hôteliers, et surtout les autorités lo-cales, s’est assagie : aujourd’hui, elle collecte même les taxes de séjour pour le compte des villes avec lesquelles elle a signé des accords.

Uber continue un développement plus sulfureux, entretenant des particulière-ment aigres, tant avec ses chauffeurs – qui ne sont qu’un mal passager, Uber visant un modèle totalement automatisé sans conducteurs – qu’avec les diverses administrations, voire les tribunaux – y compris en Californie où ses chauffeurs ont été considéré comme des employés par un juge local !

Mutatis mutandis, puisque Donald Trump ne cherchait pas la croissance mais à gagner une élection – mais comme Airbnb ou Uber, il s’agissait bien de battre ses compétiteurs au poteau – on pourrait considérer que l’homme d’affaires américain ne faisait pas vraiment du Growth Hacking mais juste une caricature de Growth Hacking.

En Growth Hacking, tous les coups semblent permis, mais dans le (plus ou moins juste) respect des lois, ou du mois d’une certaine éthique : quand Airbnb détourne les internautes de Craiglist, c’est limite … mais ça passe.

Quand Uber casse le prix de ses courses sur le dos de ses chauffeurs indépen-dants, on sort des clous : rien d’illégal au sens propre du terme – puisque le loi n’existe pas vraiment … – mais d’un point de vue éthique, on a déjà vu mieux.

Quand Donald Trump annonce avant l’élection qu’il va construire un mur entre les Etats Unis et le Mexique ou qu’il va interdire l’entrée sur le territoire améri-cains de personnes originaires de certains pays, il recrute de manière désordonnée des électeurs … comme Uber recrute des clients !

Le problème, c’est qu’après l’élection, il continue à faire du Growth Hacking – ou plus évidemment, une caricature de Growth Hacking … alors que ce n’est plus nécessaire – là où un Airbnb commence à se ranger : on ne gère pas un pays – ou une société – en faisant des « coups ».

Alors, Growth Hacking et politique totalement incompatibles ?

Une fois élu, mieux vaut sans doute éviter : mais avant ? Peut-on recruter des électeurs de manière originale, tout comme une marque recrute de nouveaux clients ?

Si le Growth Hacking, c’est de trouver des méthodes innovantes pour séduire des électeurs, il ne semble pas incompatible avec le marketing politique, bien au contraire : d’ailleurs, Barack Obama l’a fait dès 2007, en recrutant un Chris Hughes tout juste âgé de 24 ans et cofondateur de Facebook, pour communiquer sur des médias sociaux auxquels personne ne pensait, avec le succès que l’on sait.

Mais à l’époque, on ne parlait pas encore de Growth Hacking !

PS : pourquoi une photo de chaton pour illustrer ce papier ? Parce que si vous en avez assez de voir partout sur la toile la photo de Donald Trump, il vous suffit d’ajouter à Google Chrome l’extension Make America Kittens Again qui remplace la photo du président américain par de gentils chatons ; en option, ça marche aussi pour Marine Le Pen.