Travail : l’obsolescence programmée

Travail : l’obsolescence programmée

Dans une récente chronique, une avocate, responsable juridique social d’un grand cabinet de recrutement spécialisé, détaillait les risques encourus par un salarié à trop surfer sur les médias sociaux pendant ses heures de travail, soulignant qu’une « connexion internet de longue durée à des fins non professionnelles peut aboutir à un licenciement pour faute grave » après avoir rappelé que « l’employeur est en droit de surveiller les connexions internet des salariés »

Juridiquement, la logique apparaît certes imparable et sans faille, mais sociologiquement, elle est juste … obsolète : si ce sont de loin les jeunes qui surfent sur les médias sociaux durant leurs heures de travail, il y a belle lurette qu’ils n’utilisent que leur mobile pour cet usage !

Force est de reconnaître que le droit social peine à s’adapter au 21ème siècle : si un nouveau monde se construit, nombreux dirigeants ne conservent comme repères que ceux hérités de l’ancien : le cas d’Uber constitue le plus bel exemple en la matière.

Notre société évolue vers un monde où non seulement le plein emploi ne constituera plus qu’un souvenir vintage et nostalgique – le revenu universel qui s’est invité dans la dernière campagne présidentiel est inéluctable, revenu dont le financement peut « une partie peut venir directement d’un certain type de taxe pour les robots », dixit … Bill Gates !

Mais aussi – et surtout – vers un monde où de nombreux travailleurs préféreront une certaine autonomie à la stabilité du statut d’employé : non seulement je fais ce que je veux quand je le veux, mais je n’ai de compte à rendre qu’à moi-même … et à mes clients, bien sûr. Mais c’est la fin de la subordination.

Souhaitant le beurre, l’argent du beurre, et même un peu plus, Uber espérait pouvoir conjuguer indépendance de ses chauffeurs – qui assumaient seuls, de l’achat de leur véhicule au paiement de leur couverture sociale – et directives patronales : obligation d’un certain style vestimentaire, tarif des courses, comportement, etc.

Plusieurs tribunaux ont soit requalifié les conducteurs en salariés (Californie), soit exigé le paiement de charges sociales (Royaume Uni).

Le monde du travail se déchire désormais entre ceux qui le regarde avec un regard complètement obsolète, et ceux qui veulent profiter des bouleversements actuels pour mieux pour s’affranchir de toutes lois, voire de toute éthique.

Pourtant, de même que l’économie collaborative a entraîné de profonds troubles tant dans l’économie traditionnelle qu’au niveau sociétal, avec des aspects très positifs – possibilité pour les consommateurs d’obtenir d’appréciables compléments de revenus – et d’autres plus négatifs – risques d’exclusions liés à la notation réciproque ; pareillement l’éclatement des entreprises en microstructures, voire en structures à géométries variables, va nous conduire à repenser le marché du travail

Avec certainement là aussi, des avantages et des inconvénients ; mais une chose est sûre : juger ce qu’il sera demain à l’aune des codes aujourd’hui constituera un grave erreur.

La « free entreprise », modèle du futur.

La « free entreprise », modèle du futur.

La nouvelle réforme du code du travail agite fortement organisations syndicales et patronales – pas pour les mêmes raisons, bien évidemment – la classe politique dans son ensemble, ainsi que les médias … peut-être un peu les citoyens.

Cela fait des années que l’on nous rabâche que l’actuel code n’est plus adapté à notre société : il date d’une époque révolue, la France est en retard par rapport à de nombreux pays… Ce n’est pas faux, mais c’est une vision à court-terme.

Lorsque l’on écoute les arguments des uns et des autres, on peut surtout se demander si la classe politique dans son ensemble, les organisations syndicales et patronales et les médias ne sont pas en train de nous construire le code du travail d’une société elle aussi… révolue.

Ci-gît le salariat, 1908 -2050.

Car le salariat, cette invention relativement récente, imposée par le fordisme au début du XXème siècle et boostée par la société de consommation manufacturière dans sa seconde moitié, vit peut-être ses dernières décennies.

Très majoritairement, c’est-à-dire pour 91% des actifs à son plus haut, la France – et l’occident – du travail du 20ème siècle s’organisait entre employeurs et employés, entre salariés et dirigeants d’entreprise.

Une organisation du travail adaptée à un monde construit sur des déplacements, avec des salariés commutant matin et soir pour rejoindre leur entreprise, et ses murs : physiques, hiérarchiques, contractuels…

Un système qui s’est mis en place avec l’industrialisation des pays européens et s’est accéléré avec l’exode rural,  un système majoritairement grégaire donc, et qui a fonctionné pendant des décennies sur un win-win consenti basique : sécurité de revenus contre travail effectué… Win-win difficilement tenu et tenable avec la mondialisation et sa pression sur les salaires, l’automatisation boostée par la révolution digitale… et le chômage de masse dont on a du mal à voir la fin.

Un système lié à une phase de l’Histoire, sans doute, et qui ne présente donc aucun caractère immuable, ni vitalement nécessaire au bon fonctionnement de l’économie et de la société, ou à l’épanouissement des individus.

La “free-entreprise” en devenir

Le 21ème siècle se construit sur l’indépendance et la flexibilité : plus besoin de se rassembler en un même lieu pour travailler… plus besoin donc d’entreprise sur le modèle de celles que nous connaissons aujourd’hui dans le tertiaire.

Récemment Matt Mullenweg, CEO d’Automattic – l’entreprise qui développe et distribue WordPress, 1er CMS au monde – a annoncé la vente prochaine de ses bureaux parce que ses employés préfèrent rester chez eux ; mais le télétravail ne reste qu’un pis-aller : car pour beaucoup, le futur de l’entreprise, c’est juste… la fin de l’entreprise !

Le monde qui se construit s’organise autour de plateformes web et de marketplaces : pour les loisirs, avec Airbnb par exemple, pour le commerce, avec Amazon ou Alibaba, et le travail également, avec Uber … mais pas seulement…

En fait, Uber, c’est même l’arbre qui cache la forêt, du fait de l’arrogance de son fondateur et de son manque d’humanisme soit-dit en passant, considérant les chauffeurs comme un mal nécessaire, mais transitoire.

La forêt, ce sont des plateformes comme creads.fr où des milliers de créatifs entrent en concurrence directe avec des agences de publicité, des studios de création, etc.

Mais surtout, la majeure partie de cette jungle est encore en friche : car demain, ce ne sont pas des armées de francs-tireurs qui vont agir dans un “chacun pour soi “ – ou un “tous contre tous” pour reprendre un élément de langage nauséabond – global, mais des experts qui vont se regrouper sur des projets pour venir s’opposer en frontal à des structures figées en voie d’obsolescence programmée.

Les plateformes qui ont joué leur rôle de déclencheurs et d’accélérateurs dans cette tendance ont maintenant un nouveau challenge : aller au-delà de leur mission unique d’intermédiation pour jouer un rôle d’accompagnateur et d’éclaireur pour toutes les parties prenantes… y compris au niveau des pouvoirs publics.

Un modèle de demain pour la génération d’aujourd’hui

En relisant les 1ers jets de la future réforme du code du travail, on cherche vainement quelque anticipation de ce que sera la «free entreprise» de demain, une entreprise d’indépendants en constante reconfiguration en fonction des projets à gérer.

Or, on le sait, la transformation digitale est d’abord une transformation culturelle… et donc forcément générationnelle.

Pas étonnant qu’une part croissante de la génération Y est en passe de renoncer au confort du salariat, et ses revers mortifères, pour tenter l’aventure individuelle. Pas étonnant non plus que dans certaines professions techniques ou artistiques, les indépendants représentent jusqu’à 25% des actifs.

Pour les entreprises traditionnelles, qui s’arrachent les cheveux pour recruter, manager et fidéliser les jeunes talents, et pestent en passant contre leur comportement de sales gosses, la “free entreprise” restera au mieux une pure abstraction, au pire une totale hérésie.

Pour les autres, elle sera une alternative à creuser, non pas comme une rustine de fortune face aux difficultés de recrutement, mais comme un nouveau modèle de création de valeur – financière et intellectuelle – pour tous.

PS : si le sujet vous intéresse, on ne peut que vous conseiller cette excellente étude de Shift