Business is business, même au coin de la rue

Business is business, même au coin de la rue

La presse s’enthousiasme : « Nextdoor, l’appli pour les voisins qui veulent animer leur vie de quartier débarque en France », titre BFM Business ; « Réseau social déjà actif aux Etats-Unis, ce Facebook des voisins se lance officiellement en France », précise Le Monde.

Un réseau social de quartiers en France, c’est si nouveau ?

En 2003, naissait à Paris « Peuplade.fr », le premier site de quartier, « un site gratuit où chacun peut organiser des rencontres autour d’un verre, d’une expo ou proposer ses services », comme le soulignera France Inter. Un site né de la rencontre de 3 copains du quartier des Batignolles dans le 17ème arrondissement de la capitale, qui s’étonnaient qu’il soit plus facile de se faire des amis du bout du monde sur le Web social que … dans son propre immeuble.

A l’époque, on parait plutôt de Web 2.0, c’était un peu l’époque des happenings : alors, ils organisaient des rencontre apéritifs dans les … rames du métro, au grand désespoir des contrôleurs ; comme ils visaient plus l’animation des quartiers que des revenus sonnants et trébuchants, ils se sont rapidement attiré la bienveillance et le soutient de la Mairie de Paris.

Hélas, bien des quartiers sont restés un peu déserts sur la toile et le beau projet a peu à peu sombré dans l’oubli ; en septembre 2015, renaît un peuplade.fr, site de rencontres entre voisins, version … site de rencontres tout court : « Pourquoi donc se compliquer la vie quand on a la possibilité de trouver dans sa zone des voisins célibataires et amicaux avec qui nouer de belles relations ».

Aujourd’hui débarque donc fr.nextdoor.com en version française : « Le réseau social de votre quartier » ; que du sérieux : « Tous les membres de Nextdoor utilisent leur vrai nom et doivent vérifier leur adresse » … ce qui n’empêche pas la drague, même ce n’est pas, semble-t-il, le but premier !

Vous voulez tester le système : vous rentrez donc votre adresse, vous êtes localisés et découvrez : « Un véhicule a été cambriolé à l’adresse ***, avez-vous vu quelque chose ? » ; « Besoin d’une baby-sitter ce vendredi à l’adresse *** » ou « Je recherche un mécanicien fiable proposant des tarifs raisonnables ».

Du coup de main à la délation, on trouve vraiment de tout, ça s’annonce bien !

Précision : ne tapez pas nextdoor.fr, qui est un espace de Coworking.

Et après, pourquoi le french Nextdoor rencontrerait-il un meilleur succès que Peuplade 1ère période ?

Problème de timing : depuis 2003, le Web social s’est considérablement enrichi, tout le monde surfe sur Facebook et autres Twitter ?

Peut-être … mais pas seulement !

Les années 2000, c’était la période des utopies : on croyait qu’il suffisait d’une bonne idée – et surtout généreuse – et cela allait suffire à attirer des foules de socionautes enthousiastes. Le Peuplade 1ère période regardait d’un sale œil la publicité – tout comme ses membres, d’ailleurs. Alors éventuellement, on permettait à une marque de sponsoriser un piquenique, mais pas plus …

Nextdoor arrive avec un business model : gratuité absolue dans un 1er temps pour générer des inscription, publicité et sponsoring ensuite ; rien d’original, on sent que Google et Facebook sont passés par là.

D’ailleurs, la commissaire européenne à la concurrence, Magrethe Vestager, ne s’y est pas trompé, déclarant que pour elle, Google et Facebook constituaient des entreprises comme les autres, tirant de larges profits de la publicité, comme TF1 ou RTL : finies les utopies du Web 2.0, business is business … même pour notre vie privée.

Où vont les conversations ?

Où vont les conversations ?

« Les marchés sont des conversations » lançaient brutalement les rédacteurs du Cluetrain Manifesto au siècle dernier – en 1999 pour être précis !

Depuis, il semblerait que les conversations tournent au grand n’importe quoi !

1/3 des contenus publiés sur les médias sociaux ne sont que des copier/coller : communiquer ne rime pas toujours avec créer courageusement, mieux vaut recopier ce que disent les autres, ou simplement se contenter de le relayer auprès de ses amis.

Relayer donc : la grande majorité des RT – pour Retweet – ou des proposés en partage n’ont pas été ouvert auparavant par ceux qui les poussent : « ça devrait bien leur plaire » ou plus prosaïquement : « je fais croire que je suis encore dans le coup » ?

Parfois, peut-être mieux vaut-il ne pas trop lire ce que l’on pousse vers vous, vu les propos haineux qui pullulent sur les plateformes : un socionaute français sur deux a déjà été confronté à des propos racistes sur Internet, les moins de 25 ans étant de loin les plus exposés.

Les marchés sont des conversations … mais pas nécessairement humaines : au cours des 12 derniers mois, c’est plus de 100 000 chatbots qui ont été lancés sur Facebook Messenger ; et ce n’est pas près de s’arrêter puisque l’on prévoit un taux de croissance de près de 40% au cours des 4 prochaine années pour ce marché !

Et quand ce sont des humains qui alimentent les discussions, difficile de savoir qui se cache réellement derrière certaines signatures : quand lors de récente canicule, @JesusOfficiel a twitté : « Désolé on a des petits problèmes avec la clim là haut, on essaye de réparer ça le plus rapidement possible », pas de doute, il s’agit bien d’un petit plaisantin.

Mais le même jour, la Ministre des armées Florence Parly confirme sur Twitter la mort d’un des chefs de Daech, on imagine moins qu’il s’agit d’un compte pirate et que les infos qu’il envoient sont juste des canulars.

On pourrait évoquer les fake news qui abondent de plus en plus ; et ces hoax qui dénigrent un peu tout et tout le monde …

Et le phénomène du trolling, ou des citoyens s’amusent au dépens des politiques, des marques, des entreprises …

Les marchés deviennent un immense brouhaha, totalement disharmonieux – un « formidable bordel ! », aurait ajouté Eugène Ionesco.

Faut-il pour autant s’en retirer ?

Certainement pas.

Ni en B2C, où c’est là désormais que tout se passe pour les moins de 30 ans … mais aussi pour beaucoup de personnes plus âgées.

Ni ne B2B, où heureusement mensonges et impostures se révèlent moins nombreuses … mais pas totalement : le plagiat existe, et bien plus souvent qu’on ne le croit.

Bien sûr marques et entreprises doivent persévérer sur les médias sociaux – mais seulement en publiant des contenus originaux et de qualité. Loufoques ou sérieux, peu importe ; mais de qualité, toujours.

Mythes du 21ème siècle : le trolling

Mythes du 21ème siècle : le trolling

« En argot Internet, un troll caractérise ce qui vise à générer des polémiques », nous renseigne Wikipédia ; on peut troller partout : sur Twitter ou Facebook bien sûr, mais aussi sur un Forum ou en publiant une image, voire une vidéo, etc.

Comme pour tout phénomène de mode, le trolling s’enrichit de multiples expériences qui n’ont pas grand-chose avec … les trolls ; ainsi quand Greenpeace attaque Nestlé via sa marque Kit Kat pour dénoncer la déforestation de la forêt indonésienne (voir ici pour ceux qui auraient oublié), on peut parler de bad buzz, de militantisme, etc., mais pas vraiment de trolling.

Dans la mythologie scandinave, les trolls apparaissaient comme des génies malfaisants, responsables de toutes sortes de nuisances plus ou moins malignes, de simples insultes à des enlèvements d’enfants, avec pour seule motivation … de nuire, juste de nuire.

Ce qui nous empêche de considérer les actions de Greenpeace comme du trolling : l’ONG ne cherche pas à nuire à Nestlé  juste pour la plaisir, mais pour faire plier la multinationale sur l’usage de l’huile de palme – et ce avec un certain succès d’ailleurs.

Le trolling ne concerne pas de telles organisations, mais de simples internautes, socionautes, mobinautes : des gens qui ont envie, sinon de nuire, du moins de s’amuser sur le dos des marques.

Sans raisons. Ou presque : juste pour rire, le plus souvent.

Quand en 2007, Hasbro lance une grande consultation sur le Web pour lancer un Monopoly des villes de France, voilà qu’un petit malin suggère d’inscrire Montcuq dans la case joker. Succès immédiat, la petite bourgade caracolant immédiatement en tête des résultats : Montcuq, c’est drôle !

Quand certains internautes se sont aperçus que seul le 1er mot était connu du système « reCAPTCHA », et que le 2nd servait à aider les logiciels d’OCR – voir ici –, ils se sont mis à taper n’importe quoi à la place du terme proposé – et si possible une grossièreté, c’est plus amusant.

Dans ce second exemple, on sort du simple jeu : on est plus ou moins conscient qu’en agissant ainsi, on perturbe le bon fonctionnement du système : on passe du simple amusement à une forme, encore assez douce, de nuisance.

Nuisance gratuite : pourquoi ainsi tricher ? On rentre de plein pied dans le petit monde du trolling bête et méchant, comme si se faisant, les internautes cherchaient à se venger de quelque-chose – et notamment des institutions et  marques.

On comprend aisément que le consommateur qui vient de subir un préjudice, ou un simple désagrément, se lâche sur les médias sociaux, moitié pour mettre ses amis en garde, moitié pour « faire payer » l’entreprise ; mais aujourd’hui se développent d’autres formes d’agressions, en apparence moins justifiées.

En apparence, car en réalité, le citoyen règle un contentieux qui ne cesse de s’alourdir : « on essaie de me manipuler… ». Il ne sait pas nécessairement comment, mais il y a des éléments de preuve : par exemple, il vient de chercher des renseignements sur une cafetière, et voilà qu’on l’abreuve de publicités ciblées. Et comme les médias n’arrêtent pas de lui répéter que les GAFAs se goinfrent de ses données …

On passe peu à peu d’un système « vertueux » – j’utilise gratuitement des services comme un moteur de recherche ou une messagerie, en contrepartie de quoi ces derniers se financent en m’affichant de la publicité,  exactement comme dans l’ancien temps, TF1 me pourvoyait gracieusement en divertissements en les entrelardant de spots publicitaires – à un système plus diffus : ils collectent des données qui m’appartiennent un peu partout – et oppressant – et je ne sais pas à quoi tout cela sert vraiment – créateur de malaise : alors, l’internaute prend ce qu’il estime sa légitime contrepartie en trollant, un peu beaucoup, passionnément…

Mais au-delà de la motivation fondée ou non, c’est aussi la face sombre du consumer empowerment boosté par le web : le citoyen-consommateur (ces 2 notions parfois antagonistes…) a découvert qu’il a une voix qui porte  et s’en sert un peu à tout propos, comme d’un nouveau jouet fascinant.

On glisse ainsi doucement de l’utopie d’un web libre, démocratique, éclairé et  porteur de connaissances et d’idées à la dystopie d’un monde hyper-connecté où l’agression (fût-elle sous forme de moquerie la plupart du temps)  tient lieu de mode d’expression et et où chacun se sent investi du pouvoir de la foule qui regarde… tout seul derrière son écran, si bien décrypté par “Black Mirror“.

Est-ce vraiment la faute d’Internet ou une plutôt une illustration des petits travers de la nature humaine transposés au XXIème siècle ?

Pour élever un peu le débat, un indice philosophique, sur la difficulté d’être à la fois sujet et objet, et dont le web social est l’illustration ultime :

“Quand tu regardes l’abîme, l’abîme regarde aussi en toi.”  Nietzsche, 1886.

 

 

Plus dure sera la chute !

Quelques jours après une introduction en bourse saluée en fanfare par toute la presse économique – et une valorisation de 25 milliards de dollars à Wall Street, excusez du peu ! – Snapchat réussit la prouesse d’annoncer une perte monumentale de 2,2 milliards de dollars pour le seul 1er trimestre 2017, excusez du peu, à nouveau !

Si l’on écarte une coquine réserve de 2 milliards pour les bonus des dirigeants suite à l’introduction en Bourse – sympa comme tout – reste une perte sèche de 200 millions pour 3 mois, face à un chiffre d’affaires de 150 ; bref des résultats en ligne avec les trimestres précédents : 170 millions de perte pour un C.A. de 166 pour la fin 2016, et des pertes trimestrielles toujours supérieures au C.A. depuis … le départ ?

Certes l’action aura dévissé de 23% à l’ouverture de Wall Street le 11 mai : mais les analystes ne pouvaient ignorer les provisions pour bonus des dirigeants, tout comme le trend hyper négatif des déficits … Alors pourquoi un tel engouement … suivi d’une telle Bérézina boursière ?

Cette histoire n’est pas sans rappeler Meerkat, la star de l’édition 2015 du prestigieux festival américain South by Southwest,  qui levait 12 millions de dollars la même année, peu avant le lancement de Periscope, le concurrent made in Twitter – et que le dit Twitter ne décide de lui couper ses API : à l’époque BFM Business se moquait franchement de ce Periscope « une pâle copie de Meerkat ».

Le Prix Nobel d’économie Daniel Kahneman oppose dans son livre Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, un mode de pensée rapide, instinctif et émotionnel – le Système 1 – et un autre plus lent, plus réfléchi et plus logique – le Système 2. Manifestement, économistes et financiers semblent bien privilégier leur Système 2, s’enthousiasmer pour les plus beaux mirages avant de constater qu’ils s’estompent bien vite, comme tous les mirages !

Le problème étant que « s’enthousiasmer » signifie pour les financiers … investir beaucoup d’argent – seule justification à cette façon d’agir : si on n’y va pas vite, on se fera coiffer au poteau par nos concurrents et on ratera les vraies pépites.

Aujourd’hui la presse économique se divise en deux camps : ceux qui pensent que Snapchat est condamné à disparaître à plus ou moins brève échéance – d’ailleurs, il n’a plus de stratégie claire, il va même proposer des messages permanents, totalement en contradiction avec son ADN !

Et ceux qui soutiennent qu’avec ses 166 millions d’utilisateurs quotidiens, il est devenu totalement incontournable …

Inutile d’essayer de trancher : il y a un peu plus de dix ans, nombreux glosaient sur le succès impérial d’un Second Life et sur la nécessaire prochaine faillite d’un Facebook qui perdait tout le cash que lui apportaient ses investisseurs !

Alors, créateurs de startups, réjouissez-vous, vous avez encore de beaux jours devant vous : les investisseurs ne sont pas près de vous lâcher ; seule – petite – contrainte : ne leur laissez pas le temps de réfléchir – d’utiliser leur Système 2 –, sinon ils risquent de prendre peur.

Et rappelez-vous dans les 2,2 milliards de dollars de pertes de Snapchat, il y en a 2 pour payer les bonus de ses dirigeants – dont 800 millions pour son fondateur Evan Spiegel !

Mythes du 21ème siècle : Second Life

Mythes du 21ème siècle : Second Life

Dans la série “Mythes du 21ème siècle”, Second Life nous rappelle une époque révolue : la préhistoire d’avant Facebook !

Lorsqu’on interroge de jeunes internautes, plus personne ne connaît Second Life, et les plus anciens pensent que le méta-univers a sombré corps et âme ; et pourtant, il survit à sa déchéance, au purgatoire des révolutions mort-nées.

Né en 2003, Second Life connaîtra son heure de gloire en France en 2007, quand les candidats majeurs à l’élection présidentielle – Sarkozy et Royal en tête – ouvriront leur ile : car sur Second Life, nous – enfin nos avatars – vivions sur des iles.

Second Life préfigurait l’Internet du futur, un Internet en 3D où les individus se déplaçaient sous forme d’avatars et où, au lieu de créer des sites, on bâtissait des … iles ! Et où on se déplaçait en volant … Univers de fantasy, prompt à séduire les amateurs de jeux vidéo et les amoureux des pixels aux formes avantageuses.

Mais aussi les grandes entreprises : IBM disposait d’une multitude d’îles pour y organiser des conférences internes tandis que les plus grandes banques françaises y ouvraient des bureaux de recrutement où des avatars RH recevaient les avatars candidats : on ne rit pas !

En 2007, les 150 000 français présents sur le méta-univers constituaient la seconde communauté derrière les américains et devant les allemands. Aujourd’hui son audience globale est estimée à 900 000 individus.. soit 0,005% des utilisateurs de Facebook.

Le big blue historique -IBM – a fermé son archipel et les hommes politiques mènent campagne sur Twitter ou Facebook.

Pourquoi une si rapide désaffection : pour de multiples raisons.

Tout d’abord, Second Life frappait sa propre monnaie, les Linden Dollars – du nom de Linden Lab, créateur de l’univers, échangeables en « vrais » dollars selon le cours du jour, ce que les autorités américaines virent rapidement d’un très mauvais œil : les états n’apprécient que fort peu que l’on s’attribue leurs droits régaliens, sans compter que le système favorisait les activités illégales les plus diverses, notamment le blanchiment d’argent sale. Et dès 2007, les casinos seront interdits.

Autre activité importante : la prostitution, via avatars évidemment, y compris infantile ! Là encore, les autorités vont taper du poing sur la table et les conditions générales d’utilisation vont devenir plus strictes.

Mais surtout, c’est la techno 3D, gourmande en capacité de calcul et donc en temps, qui va plomber Second Life : quand on se déplace d’ile en ile, on voyage en fait au sein d’espaces désertiques, et ce n’est qu’après atterrissage que le décor se construit peu à peu autour de notre avatar, avec sa population exotique et souvent clairsemée. Frustrant…

Bref, Second Life, c’était une certaine idée de virtualité à la papa, dont la fantasy constituait la 1ère voire la seule voie.

10 ans plus tard, on mesure le chemin (on n’a pas dit progrès…) parcouru.

Les jeux video qui cartonnent rivalisent de réalisme (Watchdogs, par exemple) quand nos vies quotidiennes se virtualisent à toute vitesse (quantified self, social networking, etc…).

Ce qui a changé ? L’utilisateur a été incité à passer du statut de spectateur parfois acteur à celui de producteur ininterrompu (qui a dit compulsif ?) de contenu (et surtout de datas, ce fameux pétrole du XXIème siècle).

Plus besoin de monnaie virtuelle, donc, car une grande part de l’économie du web repose sur ce basculement.

Oui, c’est moins drôle : car si on lit bien les CGU de Facebook, on n’a même plus le droit de se faire passer pour Wanda ou Bozo le clown quand on s’appelle bêtement Bernard…

Moins de fantasy pour plus de monétisation : c’est fou comme on change de siècle en seulement 10 ans…