Vers une éthique de l’ubérisation (?)

Vers une éthique de l’ubérisation (?)

La nouvelle n’a pas fait la une de l’actualité, mais pourtant elle n’est pas neutre : « Ryanair se déclare prêt à accepter les syndicats de pilotes pour éviter des grèves ». Jusqu’à présent, c’était plutôt « Marche ou crève », ou du moins : « Bosse ou casse-toi », la compagnie ne faisant pas dans le social – le social, ça coûte trop cher.

Le social, ça coûte trop cher, c’était même la tendance en vogue depuis la montée en puissance d’Internet au début des années 2000 – et Ryanair, nouveau roi du low cost, avait initié le mouvement.

Mouvement repris quelques années plus tard par Uber et autres Deliveroo, pour qui les travailleurs ne sont que de simples variables d’ajustement ; et tandis que les nouveaux papes du marketing – ou les papes du nouveau marketing, au choix – s’extasiaient devant la qualité d’un service qui ringardisait les taxis parisiens, les « esclaves modernes » souffraient en silence – du moins, au début !

Les tenants d’un marketing plus responsable, plus éthiques, s’inquiétaient : alors que l’on s’accorde à dire qu’une entreprise se doit de respecter ses salariés, que dire de celles qui ne les engagent pas pour éviter d’avoir à les respecter ?

Bien sûr, le leitmotiv est : « Aujourd’hui, les travailleurs souhaitent conserver leur indépendance », donc plus de contrats de travail ; certes, mais de là à leur faire supporter tous les risques et toutes les charges dans des conditions qui ne leur permettent plus de vivre dignement …

Ryanair s’est toujours montré précurseur : les clients veulent payer moins cher ? Ils n’ont qu’à se lever plus tôt, bien plus tôt, et se rendre dans des aéroports vraiment très éloignés des grandes villes.

Quant au personnel de bord, il va se transformer en hôtesses et stewards, mais aussi en bistrotier et en femme de ménage – ou en bistrotière et homme de ménage …

Que Ryanair accepte les syndicats de pilotes – le personnel naviguant commercial attendra – montre que la fête est peut-être finie. Que les employeurs des compagnies low cost vont devoir se montrer moins abrupts vis-à-vis de leur personnel … en un mot, devenir responsables.

On attend désormais avec impatience que les nouveaux dirigeants d’Uber affichent des positions différentes de celle de Travis Kalanick à l’encontre de leurs chauffeurs et commence à se montrer plus responsables.

Fini le Far West : l’avenir des plateforme de travail passe par plus d’éthique.

Travail : l’obsolescence programmée

Travail : l’obsolescence programmée

Dans une récente chronique, une avocate, responsable juridique social d’un grand cabinet de recrutement spécialisé, détaillait les risques encourus par un salarié à trop surfer sur les médias sociaux pendant ses heures de travail, soulignant qu’une « connexion internet de longue durée à des fins non professionnelles peut aboutir à un licenciement pour faute grave » après avoir rappelé que « l’employeur est en droit de surveiller les connexions internet des salariés »

Juridiquement, la logique apparaît certes imparable et sans faille, mais sociologiquement, elle est juste … obsolète : si ce sont de loin les jeunes qui surfent sur les médias sociaux durant leurs heures de travail, il y a belle lurette qu’ils n’utilisent que leur mobile pour cet usage !

Force est de reconnaître que le droit social peine à s’adapter au 21ème siècle : si un nouveau monde se construit, nombreux dirigeants ne conservent comme repères que ceux hérités de l’ancien : le cas d’Uber constitue le plus bel exemple en la matière.

Notre société évolue vers un monde où non seulement le plein emploi ne constituera plus qu’un souvenir vintage et nostalgique – le revenu universel qui s’est invité dans la dernière campagne présidentiel est inéluctable, revenu dont le financement peut « une partie peut venir directement d’un certain type de taxe pour les robots », dixit … Bill Gates !

Mais aussi – et surtout – vers un monde où de nombreux travailleurs préféreront une certaine autonomie à la stabilité du statut d’employé : non seulement je fais ce que je veux quand je le veux, mais je n’ai de compte à rendre qu’à moi-même … et à mes clients, bien sûr. Mais c’est la fin de la subordination.

Souhaitant le beurre, l’argent du beurre, et même un peu plus, Uber espérait pouvoir conjuguer indépendance de ses chauffeurs – qui assumaient seuls, de l’achat de leur véhicule au paiement de leur couverture sociale – et directives patronales : obligation d’un certain style vestimentaire, tarif des courses, comportement, etc.

Plusieurs tribunaux ont soit requalifié les conducteurs en salariés (Californie), soit exigé le paiement de charges sociales (Royaume Uni).

Le monde du travail se déchire désormais entre ceux qui le regarde avec un regard complètement obsolète, et ceux qui veulent profiter des bouleversements actuels pour mieux pour s’affranchir de toutes lois, voire de toute éthique.

Pourtant, de même que l’économie collaborative a entraîné de profonds troubles tant dans l’économie traditionnelle qu’au niveau sociétal, avec des aspects très positifs – possibilité pour les consommateurs d’obtenir d’appréciables compléments de revenus – et d’autres plus négatifs – risques d’exclusions liés à la notation réciproque ; pareillement l’éclatement des entreprises en microstructures, voire en structures à géométries variables, va nous conduire à repenser le marché du travail

Avec certainement là aussi, des avantages et des inconvénients ; mais une chose est sûre : juger ce qu’il sera demain à l’aune des codes aujourd’hui constituera un grave erreur.

Le Frigidaire, Uber et le Turc

Le Frigidaire, Uber et le Turc

Uber est fait partie du club très fermé des marques devenues – directement ou par dérivation – des noms communs : l’ubérisation désigne une forme de dérive de l’économie de plateforme tout comme Frigidaire est devenu synonyme de réfrigérateur et Caddie, charriot de supermarché – dans ce dernier cas, soyez vigilant,  ce fabricant étant prompt à envoyer du courrier recommandé.

Pourtant, il y a pire qu’Uber … même si on ne l’imagine pas aisément : il y a … Amazon et son « Mechanical Turk » !

Késako ? « Une plateforme web de crowdsourcing qui vise à faire effectuer par des humains, contre rémunération, des tâches plus ou moins complexes », nous renseigne Wikipédia ; jusque-là, rien d’immoral sauf que ces jobs extrêmement parcellaires sont payés de manière ridicule.

Selon la Cartographie des tendances 2017 de Cap Digital, « ½ million de personnes dans le monde sont employées par Amazon en tant que travailleur du clic pour un salaire minimum de … 0,01$ » : pas de quoi faire des folies.

Si vous voulez gagner peu en vous massacrant les vieux devant votre ordinateur, vous pouvez aussi aller sur getpaid.social où l’on vous paiera pour par exemple … aller poster des « Likes » sur des pages Facebook ou partager une publication ; avec le compte gratuit, vous avez droit à 10 tâches par jour à raison payées entre 0,03 et 0,80 centimes l’une.

Si vous voulez gagner plus, il vous faut d’abord payer une dizaine de $ par mois, assez longs à rentabiliser !

Aux USA, où de nombreux travailleurs cumulent 2 jobs pour s’en sortir, ça fonctionne : en passant des heures rivées devant leur écran, de nombreuses mères améliorent l’ordinaire de leurs enfants … enfin, un tout petit peu.

L’économie de plateforme qui se construit, ce ne sera ni la panacée, ni non plus l’horreur ultime : juste une autre société avec de nouvelles hiérarchies sociales. Au sommet, de super freelances ou des consultants au Personal Branding bien établi, finalement assez semblables aux « cadres sup » des Trente Glorieuses.

Au bas de l’échelle, des cumulards de petits jobs mal payés : chauffeurs Uber à certaines heures, Turcs à d’autres.

Et entre les deux, toute une économie à reconstruire, sur de nouvelles bases.

La « free entreprise », modèle du futur.

La « free entreprise », modèle du futur.

La nouvelle réforme du code du travail agite fortement organisations syndicales et patronales – pas pour les mêmes raisons, bien évidemment – la classe politique dans son ensemble, ainsi que les médias … peut-être un peu les citoyens.

Cela fait des années que l’on nous rabâche que l’actuel code n’est plus adapté à notre société : il date d’une époque révolue, la France est en retard par rapport à de nombreux pays… Ce n’est pas faux, mais c’est une vision à court-terme.

Lorsque l’on écoute les arguments des uns et des autres, on peut surtout se demander si la classe politique dans son ensemble, les organisations syndicales et patronales et les médias ne sont pas en train de nous construire le code du travail d’une société elle aussi… révolue.

Ci-gît le salariat, 1908 -2050.

Car le salariat, cette invention relativement récente, imposée par le fordisme au début du XXème siècle et boostée par la société de consommation manufacturière dans sa seconde moitié, vit peut-être ses dernières décennies.

Très majoritairement, c’est-à-dire pour 91% des actifs à son plus haut, la France – et l’occident – du travail du 20ème siècle s’organisait entre employeurs et employés, entre salariés et dirigeants d’entreprise.

Une organisation du travail adaptée à un monde construit sur des déplacements, avec des salariés commutant matin et soir pour rejoindre leur entreprise, et ses murs : physiques, hiérarchiques, contractuels…

Un système qui s’est mis en place avec l’industrialisation des pays européens et s’est accéléré avec l’exode rural,  un système majoritairement grégaire donc, et qui a fonctionné pendant des décennies sur un win-win consenti basique : sécurité de revenus contre travail effectué… Win-win difficilement tenu et tenable avec la mondialisation et sa pression sur les salaires, l’automatisation boostée par la révolution digitale… et le chômage de masse dont on a du mal à voir la fin.

Un système lié à une phase de l’Histoire, sans doute, et qui ne présente donc aucun caractère immuable, ni vitalement nécessaire au bon fonctionnement de l’économie et de la société, ou à l’épanouissement des individus.

La “free-entreprise” en devenir

Le 21ème siècle se construit sur l’indépendance et la flexibilité : plus besoin de se rassembler en un même lieu pour travailler… plus besoin donc d’entreprise sur le modèle de celles que nous connaissons aujourd’hui dans le tertiaire.

Récemment Matt Mullenweg, CEO d’Automattic – l’entreprise qui développe et distribue WordPress, 1er CMS au monde – a annoncé la vente prochaine de ses bureaux parce que ses employés préfèrent rester chez eux ; mais le télétravail ne reste qu’un pis-aller : car pour beaucoup, le futur de l’entreprise, c’est juste… la fin de l’entreprise !

Le monde qui se construit s’organise autour de plateformes web et de marketplaces : pour les loisirs, avec Airbnb par exemple, pour le commerce, avec Amazon ou Alibaba, et le travail également, avec Uber … mais pas seulement…

En fait, Uber, c’est même l’arbre qui cache la forêt, du fait de l’arrogance de son fondateur et de son manque d’humanisme soit-dit en passant, considérant les chauffeurs comme un mal nécessaire, mais transitoire.

La forêt, ce sont des plateformes comme creads.fr où des milliers de créatifs entrent en concurrence directe avec des agences de publicité, des studios de création, etc.

Mais surtout, la majeure partie de cette jungle est encore en friche : car demain, ce ne sont pas des armées de francs-tireurs qui vont agir dans un “chacun pour soi “ – ou un “tous contre tous” pour reprendre un élément de langage nauséabond – global, mais des experts qui vont se regrouper sur des projets pour venir s’opposer en frontal à des structures figées en voie d’obsolescence programmée.

Les plateformes qui ont joué leur rôle de déclencheurs et d’accélérateurs dans cette tendance ont maintenant un nouveau challenge : aller au-delà de leur mission unique d’intermédiation pour jouer un rôle d’accompagnateur et d’éclaireur pour toutes les parties prenantes… y compris au niveau des pouvoirs publics.

Un modèle de demain pour la génération d’aujourd’hui

En relisant les 1ers jets de la future réforme du code du travail, on cherche vainement quelque anticipation de ce que sera la «free entreprise» de demain, une entreprise d’indépendants en constante reconfiguration en fonction des projets à gérer.

Or, on le sait, la transformation digitale est d’abord une transformation culturelle… et donc forcément générationnelle.

Pas étonnant qu’une part croissante de la génération Y est en passe de renoncer au confort du salariat, et ses revers mortifères, pour tenter l’aventure individuelle. Pas étonnant non plus que dans certaines professions techniques ou artistiques, les indépendants représentent jusqu’à 25% des actifs.

Pour les entreprises traditionnelles, qui s’arrachent les cheveux pour recruter, manager et fidéliser les jeunes talents, et pestent en passant contre leur comportement de sales gosses, la “free entreprise” restera au mieux une pure abstraction, au pire une totale hérésie.

Pour les autres, elle sera une alternative à creuser, non pas comme une rustine de fortune face aux difficultés de recrutement, mais comme un nouveau modèle de création de valeur – financière et intellectuelle – pour tous.

PS : si le sujet vous intéresse, on ne peut que vous conseiller cette excellente étude de Shift

Donald Trump, roi du Growth Hacking ?

Question a priori stupide, le Growth Hacking (= littéralement « bidouiller la croissance ») renvoyant à des techniques marketing destinées à accélérer rapidement et significativement la croissance d’une startup.

Or Donald Trump ne saurait s’apparenter à une startup (économiquement son empire semblerait même plutôt « old fashion »), pas plus qu’il ne chercherait la croissance – il ne souhaitait que devenir Président !

Par contre, comme beaucoup d’adeptes du Growth Hacking, pour gagner la pri-maire républicaine, puis l’élection présidentielle, il aura (presque) tout tenté …

Les storytellers font remonter le Growth Hacking au coup (de maître, s’il en est) qui a propulsé Airbnb en tête des sites de locations entre particuliers : alors qu’elle peinait à se développer, ses dirigeants ont eu l’idée de diffuser ses annonces sur Craiglist – site de petites annonces leader aux Etats Unis, le Bon Coin américain.

Peut-être pas totalement honnête, mais en tous cas efficace !

Une autre startup vient également à l’esprit quand on parle de Growth Hacking : Uber ; au départ, de manière soft, en offrant à tout nouvel utilisateur venant sur recommandation et à son parrain, un crédit pour leurs futurs achats.

Le problème, c’est la suite … C’est-à-dire la gestion ultérieure des acquis.

Airbnb, après une période tendue avec les hôteliers, et surtout les autorités lo-cales, s’est assagie : aujourd’hui, elle collecte même les taxes de séjour pour le compte des villes avec lesquelles elle a signé des accords.

Uber continue un développement plus sulfureux, entretenant des particulière-ment aigres, tant avec ses chauffeurs – qui ne sont qu’un mal passager, Uber visant un modèle totalement automatisé sans conducteurs – qu’avec les diverses administrations, voire les tribunaux – y compris en Californie où ses chauffeurs ont été considéré comme des employés par un juge local !

Mutatis mutandis, puisque Donald Trump ne cherchait pas la croissance mais à gagner une élection – mais comme Airbnb ou Uber, il s’agissait bien de battre ses compétiteurs au poteau – on pourrait considérer que l’homme d’affaires américain ne faisait pas vraiment du Growth Hacking mais juste une caricature de Growth Hacking.

En Growth Hacking, tous les coups semblent permis, mais dans le (plus ou moins juste) respect des lois, ou du mois d’une certaine éthique : quand Airbnb détourne les internautes de Craiglist, c’est limite … mais ça passe.

Quand Uber casse le prix de ses courses sur le dos de ses chauffeurs indépen-dants, on sort des clous : rien d’illégal au sens propre du terme – puisque le loi n’existe pas vraiment … – mais d’un point de vue éthique, on a déjà vu mieux.

Quand Donald Trump annonce avant l’élection qu’il va construire un mur entre les Etats Unis et le Mexique ou qu’il va interdire l’entrée sur le territoire améri-cains de personnes originaires de certains pays, il recrute de manière désordonnée des électeurs … comme Uber recrute des clients !

Le problème, c’est qu’après l’élection, il continue à faire du Growth Hacking – ou plus évidemment, une caricature de Growth Hacking … alors que ce n’est plus nécessaire – là où un Airbnb commence à se ranger : on ne gère pas un pays – ou une société – en faisant des « coups ».

Alors, Growth Hacking et politique totalement incompatibles ?

Une fois élu, mieux vaut sans doute éviter : mais avant ? Peut-on recruter des électeurs de manière originale, tout comme une marque recrute de nouveaux clients ?

Si le Growth Hacking, c’est de trouver des méthodes innovantes pour séduire des électeurs, il ne semble pas incompatible avec le marketing politique, bien au contraire : d’ailleurs, Barack Obama l’a fait dès 2007, en recrutant un Chris Hughes tout juste âgé de 24 ans et cofondateur de Facebook, pour communiquer sur des médias sociaux auxquels personne ne pensait, avec le succès que l’on sait.

Mais à l’époque, on ne parlait pas encore de Growth Hacking !

PS : pourquoi une photo de chaton pour illustrer ce papier ? Parce que si vous en avez assez de voir partout sur la toile la photo de Donald Trump, il vous suffit d’ajouter à Google Chrome l’extension Make America Kittens Again qui remplace la photo du président américain par de gentils chatons ; en option, ça marche aussi pour Marine Le Pen.